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Dans la communauté juive de Thessalonique en 1917.

À la recherche de ses racines familiales françaises, tunisiennes et grecques, l’historien Anastasio Karababas (*) a travaillé sur la déportation méconnue, pendant la Seconde Guerre mondiale, des Juifs de Grèce. Récit.

Dans la communauté juive de Thessalonique en 1917.

Dans la communauté juive de Thessalonique en 1917.

Je m’appelle Anastasio Karababas. Mon père est grec, chrétien orthodoxe, et ma mère française, juive de Tunisie. L’histoire de ma famille maternelle est passionnante et en même temps douloureuse. Mes grands-parents, Marcelle et Édouard Abitbol, sont jeunes mariés quand Vichy impose ses lois raciales. De septembre 1942 à mai 1943, les Allemands envahissent le pays. Édouard est arrêté lors de la rafle de Tunis, le 9 décembre 1942. Marcelle, enceinte, est obligée de laver les uniformes des nazis, un labeur qui lui ensanglante les mains. Si elle ac- couche d’un garçon, ils menacent de le tuer. C’est « heureusement » une fille, ma tante Michèle. Mes grands-parents vont faire face aux humiliations quotidiennes jusqu’au départ des Allemands.
Après la Libération, d’autres incertitudes arrivent. Les Arabo-musulmans entendent
se débarrasser du protectorat français. Les Juifs, de nationalité tunisienne pour la plupart, sont souvent considérés comme des « traîtres » au profit de la France alors qu’ils se sentent arabes. Ils de- viennent donc une « cible privilégiée ». La création de l’État d’Israël est aussi un autre prétexte pour faire d’eux un bouc-émissaire. Après le départ des Français en 1956, suit une période d’alternance entre tensions et calme relatif. De nombreux Juifs tunisiens décident de partir pour la France ou pour « l’État hébreu ». Mes grands-parents n’imaginent pas quitter leur pays d’origine et de cœur. Pourtant, lors de la guerre des Six Jours – du 5 au 10 juin 1967– et la victoire israélienne sur les pays arabes, la communauté juive de Tunisie vit des moments critiques qui rappellent, d’une certaine manière, des épisodes de la période sombre de l’Occupation : pillages, vols, viols… Ma famille est obligée de partir précipitamment et définitivement. Cette histoire fut difficile à raconter pour mes grands-parents, mais progressivement je lève le voile sur celle-ci. Des historiens, comme Georges Bensoussan, Paul Sebag ou Claude Nataf, retracent le parcours méconnu des Juifs du Maghreb, notamment de Tunisie. Le témoignage d’André Nahum, L’Exil des Juifs de Tunisie : l’échec d’une continuité, consultable sur le site Cairn.info, est également très instructif.

Une autre histoire oubliée

J’ai passé mes années d’enfance en Grèce. Sur la charmante île de Poros où nous habitions, ma mère était la seule juive. Pour ne pas brusquer les mentalités orthodoxes conservatrices, elle s’est toujours montrée discrète quant à sa religion. Ce n’était pas une mince affaire de vivre dans une société où les idées reçues étaient profondément ancrées. Il n’était pas rare par exemple d’entendre des phrases comme : « les Juifs dominent le monde » ou « les Juifs sont les assassins de Jésus ».

Affiche avec la mention« Juifs indésirables »

Affiche avec la mention « Juifs indésirables » écrite en allemand et en grec, Thessalonique, mai 1941.

Dès mon plus jeune âge, l’Histoire me passionne. Pour l’examen du baccalauréat, et parce que le pays a particulièrement souffert de ce conflit, un des sujets à maîtriser est celui de la Seconde Guerre mondiale. En essayant d’apprendre par cœur mon manuel de 500 pages, une question reste en suspens pour moi : que s’est-il passé avec les Juifs ? Je ne découvre qu’une phrase sur la Shoah : « Les Allemands ont déporté massivement 6 millions de Juifs dans les camps de la mort, notamment à Auschwitz, où ils ont été assassinés ». Je souhaite en savoir davantage et interroge ma professeure. Sa réponse : « Oui, les Juifs ont été exterminés, mais je n’ai jamais compris pourquoi Hitler leur en voulait autant ! » Cette phrase, inconcevable aujourd’hui, reflète pourtant une situation fréquente il y a peu encore. Une ignorance totale du corps enseignant mais également de la majorité des Grecs sur l’Holocauste.
Pourtant, les Juifs de Grèce sont la plus vieille communauté d’Europe. Elle est présente dans le territoire depuis l’Antiquité, comme le stipule l’historien Flavius Josèphe dans ses écrits. De nombreux personnages célèbres ont marqué l’histoire du pays comme Mordehaï Frizis, grand général, mort pour la patrie en 1940, ou le célèbre écrivain Albert Cohen.
En 2003, je décide de partir en France pour mes études d’Histoire. J’entame immédiatement des recherches sur le sujet. La tâche est rude dans la mesure où les bibliographies grecques, françaises et anglo-américaines sont pauvres. Après l’université et les concours d’enseignement, j’intègre, en tant que guide conférencier, le Mémorial de la Shoah de Paris. Son centre de documentation le Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) comporte de nombreuses archives de toute l’Europe et me permet de reconstituer progressivement cette histoire méconnue. En 2019, deux ans après l’écriture de mon premier livre, je publie une étude intitulée Sur les traces des Juifs de Grèce. Actuellement, je mène, en lien avec d’autres historiens grecs, comme Georges Pilichos, une enquête plus complète sur ce sujet encore peu exploré.

Origines des Juifs de Grèce

Les archéologues hésitent quant à l’arrivée des Juifs sur le territoire grec. Certains estiment qu’elle s’opère après la destruction du Premier Temple (586 avant J. C.). D’autres parlent de la période hellénistique, c’est-à- dire la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ et la mort d’Alexandre. Les premières communautés voient le jour dans certaines villes comme Athènes, Corinthe, Sparte ou Délos. Pendant la période romaine, ces Hébreux hellénophones prennent le nom de « Romaniotes ». Ce sont les premiers à constituer une entité juive à part entière sur le continent européen. Au Moyen Âge, l’Empire byzantin leur accorde la liberté de culte et de commerce. Durant les Croisades, fuyant les massacres, des Juifs d’Europe centrale (les Ashkénazes) arrivent à leur tour. Après la chute de Constantinople en 1453, l’Empire ottoman domine la Grèce. Les Juifs bénéficient de privilèges supplémentaires comme une protection religieuse et économique plus étendue. A partir de la fin du XVe siècle, une véritable révolution se produit au sein du judaïsme grec : l’installation des Séfarades. À Salonique, la moitié de la population est juive et la ville devient un carrefour commercial incontournable. Elle prend le nom de « Jérusalem des Balkans ».
Au début du XXe siècle, la communauté juive de Grèce com- porte 100 000 personnes. Le pays s’est libéré du joug ottoman. Le jeune État hellène accorde lui aussi des libertés fondamentales aux minorités. Néanmoins, le fort anti- sémitisme pousse environ 20 000 personnes à partir durant l’entre-deux-guerres. En 1941, les nazis envahissent la Grèce. Les puissances de l’Axe divisent le pays en trois parties : la zone allemande, la zone bulgare et la zone italienne. Dans les deux premières, c’est-à-dire principalement les régions septentrionales du pays, les Juifs sont humiliés, spoliés puis déportés massivement en 1943.
La zone sud, occupée au départ par les forces mussoliniennes, est récupérée par les Allemands en septembre 1943. Les Juifs d’Athènes, de Rhodes, de Corfou ou de Crète subissent à leur tour la répression et l’application de la Solution finale. Près de 1 000 jeunes de la communauté intègrent le réseau de la Résistance communiste : EAM (Front de libération nationale grec). Malgré leur combat, les déportations sont massives. De mars à août 1944, des milliers de personnes sont envoyées à Auschwitz. De la capitale grecque jusqu’au camp de la mort, le trajet dure de six à quatorze jours, c’est le plus long de toute l’Europe. Quelques rescapés de la Shoah
comme Jacques Stroumsa raconteront leur vécu (1). Ce Juif de Thessalonique est arrêté en 1943 et déporté à Auschwitz. Il perd presque la totalité de sa famille, notamment sa femme enceinte. Il est sélectionné pour exercer les fonctions de violon solo dans l’orchestre de Birkenau. Après la guerre, il revient en Grèce puis s’installe en Israël en 1967. Il décède en 2010.

Salomon Béniès, Juif grec de Thessalonique, à droite, et Sammy Pardo, quelques temps après leur retour de déportation d’Auschwitz-Birkenau. Extrait du livre De Caen à Auschwitz, collège Paul-Verlaine d’évrecy, éditions Cahiers du Temps, 2002.

Salomon Béniès, Juif grec de Thessalonique, à droite, et Sammy Pardo, quelques temps après leur retour de déportation d’Auschwitz-Birkenau. Extrait du livre De Caen à Auschwitz, collège Paul-Verlaine d’évrecy, éditions Cahiers du Temps, 2002.

La Grèce face à son passé

Entre 60 000 et 65 000 Juifs (les chiffres font encore débat) sont déportés de Grèce, soit près de 90 % de la communauté. C’est proportionnellement un des pourcentages les plus élevés du continent. Après ces « années noires », les rescapés sont ignorés et l’antisémitisme reste très présent dans le pays. La majorité quitte la Grèce pour Israël. À l’heure actuelle, sur un pays de 11 millions d’habitants, la communauté juive représente 5 000 personnes. Ils sont principalement présents à Athènes, Thessalonique et, dans une moindre mesure, à Larissa, Rhodes ou Corfou. Aujourd’hui, la Grèce fait face à son passé. De plus en plus de travaux sont publiés et s’inscrivent dans ce réveil mémoriel. Les livres scolaires consacrent désormais un chapitre complet sur le sujet. Un mémorial de 6 000 m2 devrait ouvrir ses portes à Thessalonique en 2021, année où le pays va assurer la présidence de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA).

Anastasio Karababas

(1) Tu choisiras la vie de Jacques Stroumsa, préface de Béate Klarsfeld, éditions du Cerf, 1999.

(1) Tu choisiras la vie de Jacques Stroumsa, préface de Béate Klarsfeld, éditions du Cerf, 1999.

(*) Anastasio Karababas est enseignant à l’Alliance israélite universelle, guide-conférencier au Mémorial de la Shoah de Paris, historien et auteur de La Shoah. L’Obsession de l’antisémitisme depuis le XIXe siècle (Bréal, 2017).

En 2019, il publie une étude intitulée Sur les traces des Juifs de Grèce, disponible en ligne sur les sites : https : www.mededition. fr et sur http://www.crif.org/fr/ etudesducrif.

Il anime également de nombreuses conférences à travers la France.

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